Fantômes d'amour...

Le cimetière du Nord à Rennes, ou sont enterrés mes grands-parents et mes arrière-grands-parents, est le plus ancien de la ville puisqu'il a été mis en service en 1789. On y trouve donc des tombes très anciennes dont vingt-quatre ont une histoire peu banale.
Là se trouve la tombe de Philippa de Coëtlogon, épouse de René de Coëtlogon, vicomte de Mejusseaume, gouverneur de Rennes au cours du XVIIème siècle. La légende dit qu'elle était connue pour sa réputation de grande bonté et de générosité. De plus, avec une belle sensibilité que l'on retrouve peu à ces époques d'antan, elle se tenait très éloignée des "bois de Justice", c'est-à-dire que lorsqu'on montait un échafaudage en vue d'une exécution capitale, elle se tenait le plus éloignée possible de la ville pour ne pas y assister et passait son temps le jour même à prier pour l'âme du condamné. Pour ceux d'entre vous qui penseraient que le condamné, ça lui faisait une belle jambe, être à l'époque contre la torture et la peine de mort n'était pas chose banale, le gens se précipitant plutôt sur les lieux des supplices pour voir souffrir leurs semblables. Philippa avait beau être l'épouse du Gouverneur, en tant que femme elle n'avait aucun pouvoir personnel et ne pouvait rien, à part visiter les malades dans les hôpitaux et donner à manger aux pauvres de la paroisse. La légende ajoute qu'elle était une amoureuse de la vie qui aimait les Arts et les belles choses, la nature, les bals et la bonne table, et qu'elle était très belle.
A sa mort en 1677, pendant le règne de Louis XIV donc, pour donner une idée de l'époque à ceux qui ont peu de notions d'Histoire, elle fut inhumée dans la chapelle des Carmes à Rennes. Lors de la démolition de cette chapelle en 1798, soit cent vingt-et-un ans plus tard, son corps fut retrouvé intact et transporté au cimetière du Nord. De tout temps, les gens ont eu besoin de croire au merveilleux. La ferveur populaire s'empara donc de l'événement et comme à l'époque on était plutôt chrétien genre bigot, ce que la révolution française de 1789 n'avait pas réussi à effacer, on en fit une sainte. A l'époque païenne, on en aurait fait une déesse...
Je connais la tombe de Philippa depuis mon enfance, depuis que mes grands-parents maternels m'ont raconté l'histoire de la belle dame. Pittoresque et voûtée de lierre, on la trouve dans la huitième section du cimetière du Nord. On l'appelle la tombe de la sainte aux petits pochons depuis qu'une curieuse pratique s'y est instaurée : les malades ou les parents et amis de ceux-ci y prélèvent une pincée de terre qu'ils enferment dans de petits sachets suspendus au bout d'un cordon que la personne concernée doit porter à son cou jusqu'à sa complète guérison. Le petit pochon de terre est alors rapporté à la tombe, accrochée à la croix de granit recouverte de lierre jusqu'à ce que l'humidité et les intempéries aient fini de pourrir le sachet et le cordon qui le retient suspendu. La terre retourne à la tombe et peut servir à la confection d'autres pochons qui subiront le même sort à leur tour. Tout autour de la croix, des chapelets, des crucifix et autres pieux témoignages de toute sorte ont été posés là par des pèlerins anonymes. On voit même dans la verdure du lierre, qui étreint un laurier centenaire, des roses de céramique et des statuettes apportées là depuis fort longtemps.
L'épitaphe que je reproduis ici semble sortir du sol où elle est à moitié enfouie, et le plus curieux est qu'elle se trouve non pas à l'avant de la tombe mais à l'arrière :
"Ici repose Dame Philippa de Coëtlogon, épouse de René de Coëtlogon, vicomte de Mejusseaume, morte le 14 décembre 1677, dont le corps fut trouvé intact en 1798 lors du percement de la rue des Carmes."
Mais la légende ne s'arrête pas là. On prétend que les nuits d'automne, saison des fantômes en Bretagne et dans les religions celtiques, on peut apercevoir à la tombée de la nuit une forme blanche entourée d'un halo bleu très clair représentant la silhouette d'une belle dame du temps jadis avec ses très longs cheveux et sa robe dont l'ourlet balaie le sol. Elle attend près de sa tombe les âmes errantes du cimetière pour les conduire vers la lumière d'un au-delà merveilleux...
Il fait froid en ce dimanche de fin novembre 1994. Je suis allée au cimetière du Nord me recueillir sur la seule parcelle de terre qui m'appartienne, la tombe de mes bien-aimés. Il est presque six heures du soir, il fait nuit noire, le cimetière va bientôt fermer et je me hâte vers la sortie. Un jeune couple marche à quelques mètres devant moi. Tout à coup, il s'exclame, l'air surpris :
" - Tu as vu ? Qu'est-ce que c'est que ce truc-là ? "
Une voix féminine effrayée lui répond :
" - Allons nous-en vite, j'ai peur !
- Tu ne veux qu'on aille voir ?
- Sûrement pas ! Je t'en prie, dépêchons-nous ! "
C'est alors que j'aperçois une forme blanche et floue près de la tombe de la dame de Coëtlogon, dont la description correspond vaguement à celle de son fantôme dans la légende. Je suis terriblement surprise. C'est la première fois que je vois ça de toute ma vie. Curieusement je n'ai pas trop peur, j'aurais plutôt envie de m'approcher pour en avoir le coeur net, lorsque je sursaute au contact d'une main sur mon bras. C'est une dame âgée à l'air complètement paniqué. Elle s'adresse à moi d'une voix presque suppliante :
" - Madame, vous voulez bien me raccompagner à la sortie ? Je ne marche pas vite et j'ai trop peur ! "
Je sens sa main s'aggriper à mon bras. Je la rassure :
" - Appuyez-vous sur moi, nous ne sommes pas loin de la sortie. "
Je la raccompagne jusqu'à son arrêt de bus en face le cimetière. Le bureau du gardien n'est pas encore fermé. Je frappe à la porte et lui raconte ce qui vient de se passer. Il a à peine l'air surpris.
" - Vous êtes au moins la dixième personne en trois semaines à me raconter quelque chose de ce genre. Vous me jurez que ce n'est pas une blague ?
- Ah ! parole d'honneur !
- Contrairement aux autres personnes, vous n'avez pas l'air effrayé.
- Je serais plutôt curieuse. Ma grand-mère me disait toujours qu'il ne fallait pas avoir peur des morts, qu'ils étaient moins méchants que les vivants. Je crains beaucoup plus les dangers réels comme les agressions et les accidents de toute sorte que le paranormal. Ma grand-mère disait aussi que la meilleure façon de n'avoir plus peur quand quelque chose nous effrayait était d'aller voir ce que c'était afin d'en avoir le coeur net.
- C'est ce que je pense aussi. Le cimetière ne ferme que dans un quart d'heure. On a le temps d'aller voir.
- Je vous suis. "
Quelques minutes plus tard nous sommes devant la tombe où le fantôme manifeste le caractère capricieux et imprévisible des fantômes, c'est-à-dire qu'il ne se montre pas. Par contre, nous remarquons sur le sol auprès de la tombe des bougies qui fument encore et n'ont pas dû s'éteindre depuis longtemps. J'apprends par le gardien qu'il a vu des gens se livrer à des espèces de cérémonies autour de la tombe, sans qu'il en comprenne le sens ou qu'il sache qui étaient les gens qui les pratiquaient. Tant qu'on a une tenue correcte et qu'on ne se livre à aucune dégradation, le cimetière est un lieu public et un espace de liberté. En tout cas ce soir-là, nous n'eûmes aucune réponse à nos questions.
Je ne suis pas une scientifique mais une rêveuse. Ce phénomène a probablement une explication logique mais curieusement je préfère croire à la légende. A propos des fantômes, je ne crains pas ceux de mes bien-aimés : ils ne peuvent pas me vouloir de mal. Pour moi s'ils existent ce sont des fantômes d'amour et penser que peut-être ils veillent sur moi me rassure...
Cela me rappelle une scène de ce livre du grand écrivain Colette "La retraite sentimentale", le cinquième et dernier de la série des Claudine et pourtant le moins connu. Claudine a perdu son mari Renaud qu'elle adorait. Elle habite une grande maison en pleine nature où elle entretient son souvenir. Un jour que son amie Annie lui rend visite, Claudine lui confie que certains soirs d'été lorsqu'elle marche sur la promenade autour de sa maison, il lui semble entendre le bruit des pas de Renaud derrière elle et qu'elle n'ose pas alors se retourner. Exclamation épouvantée d'Annie :
" - Mon Dieu ! Comme je vous comprends ! "
Et Claudine sourit en répondant cette phrase merveilleuse, émouvante et passionnée :
" - Non, vous ne comprenez pas, Annie : je n'ai pas peur de le voir, j'ai peur de NE PAS le voir. "
Par Muriel la morgane, Mercredi 28 Novembre 2007 à 20:36 GMT+2 dans Ma rubrique (article, RSS)

La source de la légende ? Je ne saurais te le dire. Comme toute légende urbaine ou autre, elle se transmet oralement, de bouche à oreille, par les témoins des événéments qui racontent à d'autres leur vérité, que ces autres transmettent à leur tour à leur manière, et ça fait boule de neige : au bout d'un certain temps, plein de gens sont au courant et la légende est née. Pour ma part, la première fois que j'ai entendu parler de son fantôme, j'étais enfant. Je pense que la légende est aussi ancienne que l'histoire, seulement elle n'est pas colportée par les sources "officielles" car cela ne ferait pas sérieux voyons !... Mais c'est tant mieux dans un sens car le mystère demeure entier, et les mystères ont bien du charme... 










